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Ne plus se planter
N
Fruit

Nèfle et néflier

Néflier du Japon en septembre : grandes feuilles persistantes et coriaces, à nervures parallèles saillantes et bord denté. Ni fleur ni fruit à cette saison - il fleurira en hiver et donnera ses nèfles au printemps. (Photo Manuel Ferreira.)
Néflier du Japon en septembre : grandes feuilles persistantes et coriaces, à nervures parallèles saillantes et bord denté. Ni fleur ni fruit à cette saison - il fleurira en hiver et donnera ses nèfles au printemps. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

La nèfle est ce petit fruit orange, un peu exotique, qu’on trouve sur les étals au printemps.

La vraie définition botanique

Pourquoi un article sur la nèfle ? Qui en mange encore ? Le mot ne nous reste guère que dans l’exclamation « des nèfles ! » - c’est-à-dire : rien du tout, rien qui vaille.

Et pourtant, on en vend. Au printemps, sur les étals du Midi, de petits fruits orange à grosses graines luisantes, étiquetés « nèfles ». Demandez à qui vient d’en acheter à quoi ressemble une nèfle : il vous décrira ce fruit-là.

Or ce n’est pas de lui que le mot parlait. La nèfle est un fruit brun, un fruit d’automne, et elle pousse en France - dans les haies et les vieux vergers de presque tout le pays. Elle a quitté les étals ; son nom y est resté, posé sur un autre fruit.

Le nom n’a pourtant été volé à personne.

Le fruit orange s’appelle en toutes lettres nèfle du Japon, et c’est un nom français reçu, parfaitement légitime. Personne ne triche. Ce sont les deux mots qu’on laisse tomber, « du Japon », qui font toute l’affaire : le raccourci suffit à installer un fruit à la place d’un autre. Le dictionnaire a déjà rencontré ce glissement avec la myrtille américaine, qui devient « myrtille » sur la barquette (voir Myrtille).

Deux arbres pour un seul mot.

Le néflier commun, caduc, est celui des vieux vergers d’Europe ; son fruit brun s’ouvre au sommet en une large béance couronnée de cinq dents - d’où les noms de pays qu’on lui a donnés, « cul-de-chien » en Lorraine, « mêle » ailleurs.

Le néflier du Japon est un tout autre arbre, à feuilles persistantes et larges, cultivé sur le pourtour méditerranéen. Son fruit jaune orangé s’appelle aussi bibace, et il mûrit en mai-juin dans le sud de la France.

Deux genres distincts, donc deux espèces bien différentes (voir Espèce). Si le même mot français les recouvre, c’est que les Européens ont trouvé au second un air de famille avec le premier.

Nèfles brunes sur un néflier commun, chacune ouverte au sommet par une couronne de cinq dents
L’autre néflier, celui dont le mot parlait d’abord : les nèfles communes (Mespilus germanica), brunes, largement ouvertes au sommet par la couronne des cinq dents du calice - d’où le nom de pays « cul-de-chien ». (Photo Renée Kools, CC BY 4.0.)

Sauf qu’ils ne s’étaient pas trompés.

Ces deux arbres appartiennent à la même famille, les Rosacées - et, à l’intérieur de celle-ci, à la même tribu, les Maleae. C’est-à-dire la tribu du pommier et du poirier.

Leurs fruits sont d’ailleurs bâtis sur le même plan. Une nèfle n’est ni une baie ni un fruit à noyau (voir Drupe) : c’est un piridion, ce faux-fruit dont la chair ne vient pas de l’ovaire mais du réceptacle floral qui l’enveloppe (voir Fruit, voir Abricotier).

Autrement dit : une nèfle est une pomme. Les différences tiennent au détail : cinq noyaux durs, ou pyrènes, chez le néflier commun ; quelques grosses graines brunes chez celui du Japon.

Et le japonais n’est pas japonais.

Le néflier « du Japon » est originaire du sud-est de la Chine. Il a été porté au Japon, où on le cultive depuis plus de mille ans, et c’est de là que lui vient son nom ; l’arbre gagne le Jardin du Roi à Paris en 1784. Le nom d’espèce japonica n’enregistre donc pas son origine, mais l’escale où on l’a vu.

Le dictionnaire connaît déjà cette erreur : le maïs, venu du Mexique, s’est longtemps appelé « blé de Turquie » (voir Maïs). Les plantes voyagent, et les noms retiennent l’avant-dernière étape.

Le fruit qu’il faut laisser pourrir.

Reste à comprendre pourquoi la vraie nèfle a déserté les marchés. Cueillie à maturité, elle est immangeable : dure, et si astringente qu’elle assèche la bouche. Il faut la laisser blettir - une quinzaine de jours au fruitier, ou sur l’arbre jusqu’aux premières gelées. Un fruit qui exige d’attendre ne se vend pas en barquette.

Or ce pourrissement apparent est une maturation, et elle fait deux choses à la fois. Les tanins responsables de l’astringence se dégradent ; et l’amidon mis en réserve dans la chair se convertit en sucres. Le fruit brunit, s’amollit, devient une compote sucrée dans sa propre peau. Rien n’a pourri : la plante a fini son travail après la récolte.

Un mot, au passage, sur le mot : blet, blette, qui se dit d’un fruit trop mûr, n’a rien à voir avec la blette que l’on mange (voir Bette, blette ou betterave).

Deux calendriers exactement inversés.

Dernière surprise, et c’est peut-être la plus jolie. Le néflier du Japon fleurit en automne et en hiver, quand presque tout dort autour de lui, et mûrit ses fruits au printemps, avant les cerises. Le néflier commun fait l’inverse : il fleurit au printemps et livre en novembre.

Pour résumer :

  • Le fruit vendu « nèfle » au printemps est la nèfle du Japon : un nom français légitime, mais qu’on ampute de la moitié.
  • La nèfle dont le mot parlait d’abord est brune, automnale, et pousse en France, dans les haies et les vieux vergers.
  • Elle a quitté les étals parce qu’elle se mange blette : ce n’est pas de la pourriture, mais une maturation qui dégrade les tanins et change l’amidon en sucres.
  • Les deux arbres ne sont pourtant pas étrangers l’un à l’autre : tous deux sont des Rosacées de la tribu du pommier.
  • Une nèfle n’est pas une baie, c’est un piridion - botaniquement, une pomme.

Pour aller plus loin : deux noms qui ne tiennent pas en place.

Ce dictionnaire donne d’ordinaire le nom latin comme on donne une adresse. Les deux néfliers rappellent qu’une adresse déménage parfois - et que deux répertoires également sérieux peuvent n’être pas d’accord.

Pour le néflier commun, la référence française de Tela Botanica retient Crataegus germanica : elle le range donc parmi les aubépines, et traite Mespilus germanica comme un synonyme. Le référentiel mondial du GBIF fait exactement l’inverse - Mespilus germanica retenu, Crataegus germanica en synonyme.

Pour le néflier du Japon, même flottement. Des travaux publiés en 2020 ont montré que le genre Eriobotrya se logeait à l’intérieur d’un autre, Rhaphiolepis : le GBIF retient depuis Rhaphiolepis bibas, quand Tela Botanica en reste à Eriobotrya japonica.

Il n’y a pas là une bonne et une mauvaise réponse, mais deux façons de tracer une frontière. Un nom d’espèce n’est pas une étiquette collée une fois pour toutes : c’est l’état d’une hypothèse sur la parenté. Quand l’hypothèse change, le nom suit. Ce n’est pas la plante qui bouge, c’est ce que nous savons d’elle.

À ne pas confondre

  • Néflier communMespilus germanica

    L’européen, caduc. Fruit brun de fin d’automne, ouvert au sommet par cinq dents, immangeable tant qu’il n’a pas bletti. Tela Botanica le nomme Crataegus germanica

  • Néflier du JaponEriobotrya japonica

    L’asiatique, à feuilles persistantes. Fruit orange de printemps, dit aussi bibace ou bibasse. Originaire du sud-est de la Chine, non du Japon. Le GBIF le nomme Rhaphiolepis bibas

  • AubépineCrataegus monogyna

    Même tribu que les deux précédents, et le genre dans lequel la référence française range le néflier commun

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