Quinquina

Ce que l’on croit souvent
Le quinquina, c’est un apéritif. Son écorce servait autrefois à faire tomber la fièvre.
La vraie définition botanique
« Garçon, un quinquina et moins de vent ! » Le mot est d’Alphonse Allais, rapporté par Jules Renard dans son Journal en 1901. Au café, le quinquina est un apéritif, un vin aromatisé comme le Dubonnet ou le Saint-Raphaël, que cite le Trésor de la langue française. Mais le même mot désigne une écorce de pharmacie, et un arbre.
Le quinquina n’est pas un arbre, mais une vingtaine d’espèces d’arbres des Andes, de la famille du café. Son écorce a bien soigné les « fièvres », mais pas en faisant baisser la fièvre : en tuant le parasite du paludisme.
Un mot pour trois choses, et l’arbre en dernier.
D’après le Trésor de la langue française, le mot est d’abord celui d’une drogue : en 1653, le médecin Guy Patin parle du « kinakina », une « écorce fébrifuge d’un arbre du Pérou ». Le « vin de quinquina » apparaît sous la plume de Diderot en 1760. L’arbre, lui, a dû attendre : dans sa 8e édition (1932-1935), le dictionnaire de l’Académie française ne le citait encore qu’en dernier, après l’écorce et le vin, « en termes de botanique ». Le mot viendrait, par l’espagnol, de la langue quechua des Andes, mais le Trésor de la langue française note que cette origine est discutée. Il se prononce « kin-kina ».
Une vingtaine d’arbres cousins du café.
Le Trésor de la langue française parle d’une « variété d’arbre ». C’est inexact : le quinquina est un genre entier, Cinchona, qui compte 23 espèces selon la monographie de référence de Lennart Andersson (1998), reprise par la Flora of China. Ces espèces, ajoute cette flore, se distinguent mal et s’hybrident facilement. Ce sont des arbres ou des arbustes, jusqu’à 15, parfois 25 mètres pour le quinquina jaune. Le genre appartient à la famille des Rubiacées, celle du caféier et du gaillet (voir Café). Pour la pharmacognosie, tous viennent du versant oriental des Andes, dans les zones très pluvieuses de part et d’autre de l’équateur.

Ce qu’on utilise : l’écorce.
Pour la pharmacie, « le quinquina » n’est pas l’arbre mais son écorce séchée (voir Écorce). La Pharmacopée européenne, citée par le traité de pharmacognosie de Jean Bruneton (2016), exige qu’elle contienne au moins 6,5 % d’alcaloïdes, des substances azotées au goût amer. Les quatre principaux sont la quinine, la quinidine, la cinchonine et la cinchonidine. Leur teneur varie énormément d’un arbre à l’autre : sur 22 quinquinas jaunes sauvages de Bolivie, une équipe de chercheurs a mesuré de 0,03 % à un peu plus de 4 % d’alcaloïdes dans l’écorce (Maldonado et ses collègues, Frontiers in Plant Science, 2017). Tous restaient sous le minimum exigé : l’écorce des pharmacies vient d’arbres cultivés et sélectionnés.

Ce que fait vraiment la quinine.
C’est en 1820 que deux pharmaciens français, Joseph Pelletier et Joseph Caventou, ont tiré du quinquina jaune la substance qu’ils ont décidé de « nommer quinine », comme ils l’écrivent dans leurs Recherches chimiques sur les quinquinas. On l’imagine volontiers comme un remède contre la fièvre et la douleur : l’Académie française prête encore au quinquina des « vertus anti-inflammatoires et analgésiques ». Le Bruneton dit le contraire : « La quinine n’est que très modestement antipyrétique et analgésique. » Elle agit autrement. Elle s’attaque au parasite du paludisme, un Plasmodium, au moment où il vit dans les globules rouges. L’écorce ne calmait pas la fièvre : elle en supprimait la cause.
Pendant trois siècles, rappelle le Bruneton, le quinquina puis la quinine ont été le seul traitement efficace du paludisme. Ce n’est plus le cas : dans ses recommandations de 2026, l’Organisation mondiale de la santé fait de l’artésunate et de l’artéméther, des dérivés de l’artémisinine extraite de l’armoise annuelle (Artemisia annua), les traitements de premier choix. La quinine n’y vient plus qu’en troisième recours.
La poudre des jésuites, et une comtesse de légende.
L’écorce est arrivée en Europe au XVIIe siècle, grâce aux jésuites, d’où son surnom de « poudre des jésuites ». Une belle histoire veut qu’elle ait d’abord guéri la comtesse de Chinchón, épouse du vice-roi du Pérou. Le Bruneton la rapporte pour la ranger parmi les légendes, non sans humour : « Si l’histoire n’est qu’une légende, la comtesse passera malgré tout à la postérité : Linné lui dédiera, en oubliant malencontreusement le h, le genre Cinchona. »
Au XIXe siècle, l’histoire se joue dans les plantations. Le commerçant britannique Charles Ledger, aidé de son serviteur bolivien Manuel, obtint des graines d’arbres particulièrement riches en quinine. Les Britanniques n’en mesurèrent pas l’intérêt ; les Hollandais, si : ils en tirèrent les grandes plantations de Java, qui fournirent ensuite la quinine du monde entier (Gramiccia, Parassitologia, 1987).
Et l’apéritif ?
Il existe bel et bien dans la loi. Le règlement européen de 2014 sur les vins aromatisés autorise la dénomination « vin au quinquina » quand l’arôme principal vient du quinquina, pour un vin aromatisé titrant au moins 14,5 % d’alcool. Le quinquina du café est donc un vin, parfumé à l’écorce d’un arbre andin.

Pour résumer :
- Le quinquina est à la fois un arbre, une écorce et un apéritif ; l’écorce a été nommée la première, l’arbre le dernier.
- Ce n’est pas une espèce mais un genre, Cinchona : une vingtaine d’arbres des Andes, de la famille du café.
- Sa quinine ne fait presque pas baisser la fièvre : elle tue le parasite du paludisme.
- Le « vin au quinquina » est une dénomination légale, pour un vin aromatisé à son écorce.
Pour aller plus loin : le tonic protège-t-il du paludisme ?
On le dit souvent, puisque le tonic contient de la quinine, qui lui donne son amertume. Les chiffres disent non. Un règlement européen de 2012 plafonne la quinine à 100 mg par kilo dans les boissons, et elle doit figurer sur l’étiquette, après le mot « arôme ». Or le Bruneton indique, pour traiter un accès de paludisme, 8 mg de quinine par kilo de poids, toutes les 8 heures, pendant 5 à 7 jours. Faisons le calcul pour un adulte de 70 kg : 560 mg par prise, soit environ 5,6 litres de tonic au maximum légal, trois fois par jour. Un seul comprimé d’Hexaquine, un médicament à base de quinine, en contient à peu près autant qu’un litre de tonic.
Le tonic n’est pas pour autant anodin pour tout le monde : parmi les contre-indications de ce médicament figure la consommation de boissons contenant de la quinine. Quant à l’arbre, il connaît un curieux destin : selon une étude parue en 2024 dans Ecology and Evolution, le quinquina rouge est gravement menacé en Équateur, où il a été surexploité, et très envahissant dans l’île de Santa Cruz, aux Galápagos.
À ne pas confondre
- Quinquina jauneCinchona calisaya
Un arbre des Andes, le plus riche en quinine, celui des grandes plantations de Java
- Quinquina rougeCinchona pubescens
Autre espèce du même genre, menacée chez elle en Équateur et envahissante aux Galápagos
- Gentiane jauneGentiana lutea
Le « quinquina d’Europe » des anciens dictionnaires. Une plante de nos montagnes, amère comme lui, mais sans aucune parenté (voir Gentiane)
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