Ray-grass et ivraie

Ce que l’on croit souvent
Le ray-grass est une herbe à gazon venue d’Angleterre, sans histoire, et l’ivraie une mauvaise herbe de la Bible qui n’a rien à voir avec lui.
La vraie définition botanique
Pourquoi un article sur le ray-grass ? Parce que c’est le nom écrit sur presque tous les sacs de semences pour gazon, et qu’il sonne comme un mot technique, anglais, sans histoire. Or il en a une, et elle remonte à l’Évangile.
Le ray-grass est une ivraie. Son nom même le dit, et il est le proche cousin de l’ivraie de la parabole, celle qu’on sépare du bon grain.
Une ivraie dans nos pelouses.
Les dictionnaires le disent sans détour. Pour l’Académie française, le ray-grass est le « nom donné à plusieurs variétés d’ivraie, que l’on utilise pour ensemencer les pelouses, les prairies, ou comme plantes fourragères ». Littré, au XIXe siècle, appelait déjà le ray-grass anglais « l’ivraie vivace », et le ray-grass d’Italie « l’ivraie d’Italie ». Le Dictionnaire illustré de botanique de Jouy et de Foucault précise le genre : le ray-grass est le « nom commun d’espèces du genre Lolium ». Et Lolium, c’est le genre de l’ivraie : la flore de Coste l’intitule tout simplement « Lolium L. - Ivraie ».
Le ray-grass anglais, Lolium perenne, est une graminée vivace, l’une des trois ou quatre herbes qui composent presque tous les mélanges pour gazon (voir Herbe). L’ivraie enivrante, Lolium temulentum, est sa cousine annuelle, qui poussait dans les champs de blé. Leurs épis portent la signature du genre : chaque petit groupe de fleurs, l’épillet, n’a qu’une seule écaille à sa base, tournée vers l’extérieur, là où la plupart des graminées en ont deux, selon Coste (voir Épi).

Un nom qui veut dire « ivraie ».
Le mot « ray-grass » est arrivé d’Angleterre au XVIIIe siècle : l’Encyclopédie de Diderot le cite en 1754 comme « une herbe qu’ils appellent ray-grass ». En anglais, grass veut dire « herbe ». Et ray, selon le Trésor de la langue française, était un mot rare, d’origine obscure, qui désignait l’ivraie. On le trouve en effet dans le grand herbier anglais de Gerard, réédité par Thomas Johnson en 1633 : l’ivraie s’y appelle « Darnell », mais aussi, « selon certains, Iuray, and Raye ». Le ray-grass, c’est donc l’« herbe-ivraie ».
Depuis, l’anglais a changé d’orthographe : il écrit aujourd’hui rye-grass, et rye, c’est le seigle. Le seigle n’y est pour rien ; le Trésor de la langue française parle d’une substitution, sans en donner la raison. Le même herbier de 1633 appelait d’ailleurs « Rie grasse », ou « seigle sauvage », une tout autre plante, l’orge des rats, à cause de son épi semblable à celui du seigle. Le français, lui, a gardé la forme ancienne : c’est la plus juste.
Le bon grain et la zizanie.
L’ivraie a laissé deux expressions dans la langue. La première vient de la parabole de l’Évangile selon Matthieu : un homme sème du bon grain dans son champ, son ennemi vient la nuit y semer de l’ivraie, et le maître interdit de l’arracher avant la moisson, de peur d’arracher le blé avec elle. On les sépare à la récolte. D’où « séparer le bon grain de l’ivraie ».
La seconde est plus cachée. Dans le texte latin de la parabole, l’ivraie s’appelle zizania, d’un mot grec. Le français en a tiré « zizanie », qui a d’abord voulu dire « ivraie » (on le trouve en 1291), avant de prendre son sens figuré : dès la fin du XIVe siècle, on « sème la zizanie », comme l’ennemi de la parabole semait l’ivraie, d’après le Trésor de la langue française. Quant au mot « ivraie » lui-même, il vient du latin populaire ebriaca, « ivre » : la plante était réputée enivrer.

L’ivraie, ou l’art d’imiter le blé.
Si l’ivraie était si redoutée, c’est qu’elle se cachait parmi les céréales (voir Céréale). Une étude de l’université d’Aberystwyth, parue en 2016 dans le Journal of Ethnobiology, la décrit comme une plante « façonnée par l’homme » : issue d’un ancêtre vivace, elle a subi les mêmes pressions que le blé qu’elle infestait, semée, récoltée et ressemée avec lui, jusqu’à lui ressembler. Le même article signale qu’elle est aujourd’hui considérée comme éteinte au Royaume-Uni et dans d’autres pays d’agriculture intensive.
Son ivresse, elle, était bien connue. L’herbier de 1633 l’affirme : le pain chaud où il y a de l’ivraie « cause l’ivresse », tout comme la bière où sa graine est tombée, et elle « blesse les yeux et les trouble ».
Quant au ray-grass de nos pelouses, il ne fait de mal à personne, sauf à ceux qui sont allergiques à son pollen : comme toutes les graminées, il le confie au vent, et il compte parmi les pollens qui déclenchent le rhume des foins (voir Pollen).
Pour résumer :
- Le ray-grass est une ivraie : même genre, Lolium, que l’ivraie enivrante de la parabole.
- Son nom veut dire « herbe-ivraie » : ray désignait l’ivraie en anglais ; le seigle (rye) n’est venu que plus tard, dans l’orthographe.
- L’ivraie a donné « séparer le bon grain de l’ivraie » et « semer la zizanie ».
- L’ivraie enivrante, qui imitait le blé, a disparu de bien des campagnes ; sa cousine vivace tapisse nos pelouses.
Pour aller plus loin.
D’où venait l’ivresse de l’ivraie ? On a longtemps cru la plante toxique par elle-même. On soupçonne aujourd’hui autre chose : un champignon.
L’étude de 2016 citée plus haut attribue la toxicité des grains d’ivraie à un « cocktail » de substances sécrétées par des champignons du genre Epichloë, qui vivent à l’intérieur de la plante sans la rendre malade : on les dit endophytes. Et ces champignons sont, écrivent les auteurs, de proches parents de l’ergot du seigle (Claviceps purpurea), le parasite des céréales responsable de l’ergotisme.
Le ray-grass n’échappe pas à cette famille de champignons. Il peut lui-même porter l’ergot, que les agronomes d’Arvalis signalent sur le ray-grass comme sur le seigle et le blé. Et ses propres endophytes, dans les prairies, peuvent produire des substances qui font tituber le bétail : les éleveurs anglophones appellent ce trouble le ryegrass staggers, la « titubation du ray-grass », selon une revue publiée en 2015 dans la revue Toxins.
Le seigle n’a donc rien à faire dans le nom du ray-grass. Mais l’ivraie et le seigle partagent bien quelque chose : dans leurs grains, un champignon de la même famille.
À ne pas confondre
- Ray-grass anglaisLolium perenne
L’ivraie vivace. L’herbe des pelouses, des terrains de sport et des prairies
- Ray-grass d’ItalieLolium multiflorum
L’ivraie multiflore, cultivée surtout pour le fourrage
- Ivraie enivranteLolium temulentum
L’ivraie de la parabole, annuelle, qui se mêlait au blé dans les moissons. Toxique
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