Aller au contenu principal
Ne plus se planter
M
Plante

Ményanthe

Ményanthe en fleurs : des boutons roses qui s’ouvrent en étoiles blanches frangées de longs poils. (Photo alsen / Pixabay.)
Ményanthe en fleurs : des boutons roses qui s’ouvrent en étoiles blanches frangées de longs poils. (Photo alsen / Pixabay.)

Ce que l’on croit souvent

Le trèfle d’eau, c’est le trèfle des zones humides : le même trèfle que celui des prés, mais qui pousse les pieds dans l’eau.

La vraie définition botanique

Pourquoi un article sur le ményanthe ? Qui emploie ce mot ?

Presque personne, et c’est bien le problème. Car la plante porte un autre nom, que tout le monde comprend : le trèfle d’eau.

Un trèfle, donc ? Qui pousse dans l’eau ?

Le nom tient en deux mots. L’un est exact. L’autre est faux.

Le mot faux, d’abord : « trèfle ».

Ce qui se voit, c’est la feuille : trois folioles au bout d’un long pétiole. Nul ne saurait être blâmé de l’avoir nommée ainsi. Mais une ressemblance n’est pas une parenté, et il suffit de descendre les rangs pour s’en assurer.

Le trèfle est un genre, Trifolium, riche de 250 à 300 espèces selon les auteurs, dans la famille des Fabacées et l’ordre des Fabales. Le ményanthe, lui, est un genre à lui tout seul : Menyanthes ne contient qu’une seule espèce, Menyanthes trifoliata, dans la famille des Menyanthacées et l’ordre des Astérales - celui des marguerites et des pissenlits. Deux branches séparées des plantes à fleurs, qui ont fabriqué chacune de son côté la même silhouette de feuille : une convergence, comme l’épine du chardon, réinventée par des familles sans lien (voir Chardon).

Le piège est même inscrit dans le latin. Trifolium signifie « trois feuilles » ; l’épithète trifoliata dit exactement la même chose. La ressemblance a trompé le latin autant que le français.

Le mot vrai, ensuite : « eau ».

Peuplement de ményanthe : des dizaines de feuilles à trois folioles dressées sur de longs pétioles au-dessus d’une eau noire de tourbe
Regardez les feuilles : trois folioles, on croirait un pré de trèfle. Puis regardez le sol : il n’y en a pas. C’est de l’eau noire de tourbe. (Photo Ryan Hodnett, CC BY-SA 4.0.)

Le trèfle est la plante du pré sec et du pâturage. Le ményanthe vit dans la tourbe gorgée d’eau, acide, privée d’oxygène - un terrain où presque plus rien ne pousse, et c’est précisément pour cela qu’il y est. Les deux ont donc le même problème à résoudre, vivre dans la pauvreté, et ils ne l’ont pas résolu de la même façon.

Le trèfle fabrique son azote : c’est l’invention des Fabacées, héberger dans ses racines des bactéries qui prélèvent l’azote de l’air et le lui livrent, dans de petits renflements appelés nodosités (voir Légumineuse). C’est pourquoi on sème du trèfle pour enrichir une terre.

Le ményanthe n’a rien de tout cela. Ni nodosités, ni bactéries, ni la moindre trace de ce contrat. Le nom l’annonce ; la plante ne le tient pas.

Il a fait autrement : il s’étend. Sous la vase court un rhizome - une tige souterraine, et non une racine (voir Racine) - mince et long en été pour gagner de la surface, épais en automne pour stocker l’hiver. Et il ne s’arrête pas à la berge : là où l’eau est trop profonde pour qu’on s’enracine au fond, ses rhizomes s’entrelacent en tapis flottants. La plante ne se contente pas d’avoir les pieds dans l’eau : elle se fabrique un plancher.

Et « eau » ne vaut pas que pour lui. Les Menyanthacées comptent six genres et soixante à soixante-dix espèces, et il n’y en a pas une seule de terrain sec. Des deux mots du nom, celui qui est vrai désigne la famille entière ; celui qui est faux ne désigne qu’une feuille. La famille est coutumière du fait : sa représentante la plus connue dans nos bassins, Nymphoides peltata, s’appelle le faux nénuphar - et n’en est pas un non plus.

Reste la fleur, et elle tranche à elle seule. Un trèfle porte des fleurs minuscules serrées en boule. Le ményanthe dresse une grappe de boutons roses qui s’ouvrent en étoiles blanches à cinq branches, couvertes de longues franges emmêlées, comme du givre. La plante que le nom déguise en trèfle porte la fleur la moins trèfle qui soit.

Ce n’est d’ailleurs pas son seul nom d’emprunt. Ses feuilles sont si amères qu’en Angleterre du Nord on l’a appelée Bog Hop, le houblon des tourbières : on s’en servait à la place du houblon pour garder la bière (voir Houblon). Et l’usage en a fait un succédané de gentiane (voir Gentiane).

Pour résumer :

  • Trèfle : genre Trifolium, Fabacées, Fabales. Des nodosités, et un sol enrichi.
  • Ményanthe : genre Menyanthes, une seule espèce, Menyanthacées, Astérales. Pas de nodosités, mais un rhizome qui conquiert l’eau.
  • Houblon (Cannabacées) et gentiane (Gentianacées) : deux autres ordres encore, et rien de commun que l’amertume.

Trois noms empruntés, trois ordres différents : il n’est aucun des trois. Ce que le langage a retenu de cette plante, ce sont ses ressemblances avec d’autres - jamais elle-même.

Le plus beau pour la fin : même son faux nom ne lui appartient pas en propre. « Trèfle d’eau » désigne aussi Marsilea quadrifolia, qu’on installe dans les bassins pour ses quatre folioles - le trèfle à quatre feuilles de la chance, en somme. Sauf que ce n’en est pas un davantage : c’est une fougère (voir Fougère). Une plante à fleurs et une fougère, séparées par des centaines de millions d’années, portent le même nom de trèfle. Et aucune des deux n’en est un.


Pour aller plus loin : une amertume mal nommée.

Les chimistes avaient tiré de cette plante, dès 1861, un principe amer qu’ils baptisèrent menyanthine. L’analyse moderne a montré qu’il ne s’agissait pas d’un corps unique mais d’un bouquet de composés - dihydrofoliamenthine, foliamenthine, menthiafoline, auxquels s’ajoutent la loganine et le swéroside. La « menyanthine » des anciens traités n’a jamais existé comme telle. Jusque dans sa chimie, cette plante aura été nommée d’après autre chose qu’elle-même.

Une dernière singularité, pour la route : le ményanthe est hétérostyle, comme le coucou et le sarrasin (voir Coucou). Une plante qui se propage surtout en rampant s’interdit donc malgré tout de se féconder elle-même.

À ne pas confondre

  • Ményanthe, ou trèfle d’eauMenyanthes trifoliata

    Trois folioles, et aucune parenté avec le trèfle. Seule espèce de son genre. Menyanthacée, ordre des Astérales

  • Trèfle des présTrifolium pratense

    Le vrai. Une espèce parmi 250 à 300 du genre *Trifolium*. Fabacée, ordre des Fabales, avec des nodosités sur ses racines

  • Faux nénupharNymphoides peltata

    Sa parente, dans la même famille - et affublée elle aussi d’un nom emprunté à une plante d’une autre famille

  • Marsilée à quatre feuillesMarsilea quadrifolia

    Une fougère aquatique, appelée elle aussi « trèfle d’eau »

  • Grande gentianeGentiana lutea

    L’amère à laquelle l’usage a comparé le ményanthe. Autre ordre encore, les Gentianales

À voir aussi

Une erreur ou une précision à apporter ?

Aidez-nous à affiner cette fiche.

Signaler une erreur