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Ne plus se planter
M
Notion

Mousse

Coussin de mousse sur une tuile : le tapis vert est la plante elle-même, et les fines soies rousses dressées au-dessus portent les capsules où se forment les spores. (Photo Manuel Ferreira.)
Coussin de mousse sur une tuile : le tapis vert est la plante elle-même, et les fines soies rousses dressées au-dessus portent les capsules où se forment les spores. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

La mousse est une petite plante à feuilles, et elle pousse du côté nord des arbres.

La vraie définition botanique

Pourquoi un article sur la mousse ? Chacun en a vu, sur un mur, une tuile, un tronc. Que corriger là-dedans ?

Deux choses, et elles tiennent dans la même phrase courante : ce ne sont pas des feuilles, et ce n’est pas une boussole.

Le nord, d’abord, puisque c’est ce qu’on en retient.

La mousse ne cherche pas le nord : elle cherche l’humidité qui dure. Sous nos climats, la face nord d’un tronc reste plus longtemps humide parce qu’elle voit moins le soleil : d’où la coïncidence, et d’où le dicton. Mais un mur battu par les pluies, un tronc penché, l’ombre d’un bâtiment la déplacent ailleurs. Ce n’est pas une boussole, c’est un hygromètre.

Ensuite, ce ne sont pas des feuilles.

Les botanistes ne les appellent pas ainsi. Ce sont des phyllidies, portées par des caulidies - et non des feuilles portées par des tiges. Le mot change parce que la chose change : une phyllidie est le plus souvent formée d’une seule assise de cellules, sans pétiole, sans vraie nervure, sans stomates (voir Feuille). Une feuille, à côté, est un organe compliqué.

D’où la question qui commande tout le reste : pourquoi si petite ?

Parce qu’il lui manque la lignine, la matière qui raidit le bois (voir Bois). Et il faut être précis ici, car on dit souvent que les mousses n’ont « aucun tissu conducteur » : ce n’est pas exact. Certaines possèdent des cordons de cellules qui conduisent, les hydroïdes pour l’eau, les leptoïdes pour les sucres. Ils sont peu efficaces, et surtout ils ne soutiennent rien.

Le problème de la mousse n’est donc pas la plomberie, c’est la charpente. Sans elle, aucune hauteur n’est possible : la mousse ne se dresse pas, elle s’étale. Tout ce qu’elle est - le tapis, le coussin, le film sur la tuile - découle de cette seule absence.

Et la plante que vous voyez n’est pas la plante entière.

Sur la photographie en tête de cet article, le tapis vert et les fines soies rousses ne sont pas la même génération - ni le même nombre de chromosomes. Le tapis n’en porte qu’un seul jeu, que l’on note n : c’est lui qui fabrique les gamètes, et c’est lui, la mousse que l’on nomme. Les soies, nées de la fécondation, en portent deux, 2n ; elles ne vivent pas seules, le tapis les nourrit.

Chez la mousse, c’est donc le n qui l’emporte. Chez presque tout ce qui a suivi, ce sera l’inverse - et la fiche Fougère suit ce basculement d’un bout à l’autre, jusqu’au grain de pollen où la génération n se réduit à trois cellules (voir Fougère).

Il lui reste une contrainte que la fougère partage. Son gamète mâle est une cellule nageuse : il lui faut un film d’eau pour atteindre le gamète femelle. Une mousse ne se reproduit donc que mouillée - d’où les tapis serrés, dans les lieux où l’eau s’attarde.

Mousse verte et lichen ramifié gris pâle entremêlés sur un même support humide
Les deux ensemble, sur le même support. Le vert plumeux est la mousse, une plante. Les petits bois ramifiés, gris pâle, sont un lichen : ni une plante, ni même un seul être, mais un champignon associé à une algue. Ils partagent pourtant le même pouvoir - se dessécher, s’interrompre, repartir à la pluie (voir Lichen). Même solution, deux mondes. (Photo Manuel Ferreira.)

Sur cette pierre, d’ailleurs, elle ne fait pas que tenir : elle prépare le terrain.

Elle retient l’eau, piège les poussières, et laisse en mourant sa propre matière. Il se forme ainsi sous elle une pellicule de sol - quelques millimètres, assez pour des plantes qui, elles, ont besoin de racines. Elle ne s’installe pas sur un sol : elle en fabrique un. C’est une plante pionnière, rarement la toute première - sur la roche nue, les lichens ouvrent la voie (voir Lichen) - mais c’est elle qui épaissit.

Et elle n’apporte pas que de la poussière : certaines mousses pionnières hébergent des cyanobactéries qui fixent l’azote de l’air. Une plante sans racines obtient donc son azote comme le trèfle obtient le sien - par une association (voir Légumineuse).

Pour résumer :

  • Des phyllidies, pas des feuilles - souvent une seule assise de cellules.
  • Pas de lignine : rien qui soutienne, donc pas de hauteur.
  • Le coussin est la génération à n chromosomes, les soies à 2n et vivent sur lui.
  • Le gamète mâle nage : pas de reproduction sans eau.
  • Ce sont bien des plantes, contrairement au lichen - et des pionnières.

Le mot, lui, voyage sans elles. La mousse de chêne des parfumeurs, celle des grands chyprés, est un lichen (Evernia prunastri). La mousse d’Irlande est une algue rouge (Chondrus crispus, voir Algue) - qu’on appelle aussi « lichen de mer », ce qui lui fait deux noms qu’elle n’est pas. « Mousse » désigne en réalité une allure : petit, vert, tapissant, humide. Trois règnes s’y sont rangés.


Pour aller plus loin : ce qui lui manque, et quand c’est apparu.

On dit volontiers des mousses qu’elles sont des plantes « primitives ». Le mot est mal choisi : leur lignée court depuis aussi longtemps que celle du chêne. Ce qui se date, ce ne sont pas les plantes, ce sont les caractères.

Ainsi la mousse n’a pas acquis trois inventions venues après elle : les vaisseaux lignifiés, qui permettront la hauteur ; la graine, qui affranchira de l’eau pour la fécondation ; la fleur, qui confiera le pollen à des animaux. Elle est restée sur des caractères anciens, ce qui n’est pas la même chose qu’être restée en arrière.

Car elle a, elle, quelque chose qu’aucun arbre ne sait faire : se dessécher complètement, suspendre toute vie, et repartir en quelques minutes sous la pluie. Un chêne qui perd son eau meurt. Une mousse, non. Sur une tuile brûlante d’août, c’est elle qui est chez elle.

À ne pas confondre

  • Les mousses

    De vraies plantes - les Bryophytes -, mais sans racines, sans vaisseaux lignifiés, sans fleurs ni graines

  • Mousse de chêneEvernia prunastri

    Pas une mousse : un lichen, celui des parfumeurs

  • Mousse d’IrlandeChondrus crispus

    Pas une mousse non plus : une algue rouge, qu’on appelle aussi « lichen de mer »

  • Les lichens

    Ni des plantes, ni même des êtres uniques : l’association d’un champignon et d’une algue

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