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Ne plus se planter
O
Plante

Orchidée

Orchis guerriers (Orchis militaris) dans un pré de Dordogne, parmi des plantes à fleurs jaunes et des graminées : sept épis sur quelques mètres carrés, aussi ordinaires ici que l’herbe qui les entoure. (Photo Manuel Ferreira.)
Orchis guerriers (Orchis militaris) dans un pré de Dordogne, parmi des plantes à fleurs jaunes et des graminées : sept épis sur quelques mètres carrés, aussi ordinaires ici que l’herbe qui les entoure. (Photo Manuel Ferreira.)

Ce que l’on croit souvent

L’orchidée est une plante exotique de fleuriste, qu’on achète en pot et qui ne pousse pas chez nous.

La vraie définition botanique

Pourquoi un article sur l’orchidée ? Tout le monde en a une, ou en a offert une : la plante en pot du supermarché, aux grandes fleurs blanches ou roses, qui trône sur un rebord de fenêtre et qu’on n’ose jamais arroser.

Pour beaucoup, c’est la seule orchidée qui existe. Une plante exotique, délicate, venue des tropiques et vendue par les fleuristes.

Elle cache pourtant une famille immense : plus de vingt-cinq mille espèces (voir Capsule), l’une des deux plus nombreuses du monde végétal (voir Monocotylédone), aux fleurs de toutes les formes. Et sur un point, la plante du rebord de fenêtre en donne une image fidèle : dans la nature, elle vit accrochée aux arbres, sans un grain de terre (voir Racine). C’est le cas d’environ sept orchidées sur dix.

Les autres poussent dans la terre - et parfois dans votre pré.

La France métropolitaine compte environ cent soixante espèces d’orchidées sauvages. Pas une n’est tropicale, pas une ne vit accrochée à un arbre : toutes sont terrestres et vivaces. On les trouve dans les prairies maigres, les pelouses calcaires, les talus et les lisières - le plus souvent sans les voir, parce qu’on ne les cherche pas.

Jusque dans Paris. La Ville y recense une dizaine d’espèces et de variétés, qui fleurissent d’avril à juillet dans les jardins, les cimetières et jusque sur les pelouses au pied des immeubles - l’ophrys abeille, qu’on retrouvera plus loin, en fait partie. Leur nombre augmente, notamment depuis que les espaces verts parisiens se passent de pesticides, en 2007.

Après la floraison, elles disparaissent. Leur secret est sous terre.

Deux tubercules, et un nom d’anatomie.

Déterrez-en une - en pensée seulement, on verra pourquoi. À la base de la tige d’un Orchis, on trouve deux tubercules côte à côte. L’un, ridé, s’est vidé pour nourrir la plante de l’année ; l’autre, gonflé, prépare celle de l’année suivante. Ce ne sont pas des tiges renflées, comme la pomme de terre (voir Tige), mais des formations nées des racines.

C’est cette paire qui a donné son nom à toute la famille. En grec, orchis signifie testicule - le Littré le dit sans détour. L’orchidée de salon porte ainsi, sans le savoir, un nom d’anatomie.

Le genre voisin Dactylorhiza a des tubercules découpés en lobes, comme une petite main : son nom signifie « racine en doigts ».

Communes, et pourtant fragiles.

Il ne faudrait pas en conclure qu’elles sont rares : beaucoup sont communes. Mais leur mode de vie les rend vulnérables : leur graine, réduite à presque rien, ne germe qu’avec l’aide d’un champignon (voir Capsule), et leur prairie disparaît dès qu’on la retourne, qu’on l’engraisse ou qu’on la laisse s’embroussailler.

La Liste rouge établie par l’UICN, le Muséum national d’histoire naturelle et la Société française d’orchidophilie en a tiré le constat : une espèce sur six est menacée de disparaître du territoire.

Toutes ne sont pas protégées pour autant, contrairement à ce qu’on lit souvent. La liste nationale n’en retient qu’une vingtaine ; d’autres le sont par des listes régionales ou départementales. D’où la seule règle qui vaille partout : on regarde, on ne cueille pas.

C’est aussi pourquoi les orchidophiles se taisent volontiers sur les lieux. La plateforme d’observation de la Société française d’orchidophilie ne publie la position des stations qu’à l’échelle de la commune, et chacun peut masquer une observation qu’il juge sensible : une orchidée signalée trop précisément est une orchidée qu’on vient arracher.

La fleur qui se fait passer pour une femelle.

Reste le plus extraordinaire, et il tient dans les Ophrys. Leur fleur ne produit pas de nectar. Elle offre autre chose : l’apparence d’un insecte femelle - un labelle velouté, bombé comme un abdomen, marqué de dessins qui évoquent des ailes repliées.

Fleur d’ophrys abeille en gros plan : trois sépales roses et un labelle brun, velu et bombé, marqué de dessins jaunes, qui imite l’abdomen d’une abeille
L’ophrys abeille (Ophrys apifera) : un labelle velu et bombé comme l’abdomen d’une abeille. Le déguisement est parfait - et pourtant, dans le nord de son aire, cette orchidée se pollinise le plus souvent elle-même. (Photo Didier Descouens, Muséum de Toulouse, CC BY-SA 4.0.)

Mais la ressemblance n’est pas le vrai piège. La fleur émet surtout une odeur : un mélange de molécules qui reproduit la phéromone sexuelle de la femelle. Le mâle, trompé, se pose et tente de s’accoupler avec la fleur - on parle de pseudocopulation -, puis repart avec les masses de pollen collées sur le corps. Il les déposera sur la prochaine fleur qui l’aura dupé. Ce n’est pas une ressemblance, c’est une contrefaçon d’odeur, que l’expérience a confirmée en 1999.

L’ophrys mouche (Ophrys insectifera) la pratique ainsi avec de petites guêpes solitaires, dont seuls les mâles se laissent prendre.

Et voici l’ironie. La plus célèbre de toutes, l’ophrys abeille, celle dont la fleur imite le mieux l’insecte, se passe le plus souvent de lui dans le nord de son aire. Ses masses de pollen, pendues à de fins pédicelles, basculent au moindre souffle et retombent sur son propre stigmate. Elle a gardé le déguisement et renoncé au bal.

Pour résumer :

  • La famille compte plus de vingt-cinq mille espèces, dont sept sur dix vivent sur les arbres, comme celle du salon.
  • Mais la France en compte environ cent soixante espèces sauvages, toutes terrestres - jusque dans Paris.
  • Elles passent l’hiver sous forme de tubercules nés des racines, dont la paire a donné son nom à la famille : orchis, testicule.
  • Une espèce sur six est menacée ; toutes ne sont pas protégées, mais aucune ne se cueille.
  • Les Ophrys attirent des insectes mâles en imitant la phéromone de leur femelle - sauf l’ophrys abeille, qui, chez nous, s’en passe le plus souvent.

Pour aller plus loin : le premier livre de Darwin après « L’Origine des espèces ».

En 1859, Darwin publie L’Origine des espèces. Trois ans plus tard, en 1862, son livre suivant n’est consacré ni aux animaux ni à l’homme, mais aux orchidées - et à la manière dont leurs fleurs sont fécondées par les insectes.

Le choix n’a rien d’un caprice : une fleur d’orchidée, où chaque pièce semble ajustée à un visiteur précis, était pour lui la démonstration la plus détaillée de ce que la sélection naturelle peut façonner.

L’ophrys abeille, justement, l’embarrassait. Voilà une fleur parfaitement construite pour tromper un insecte, et qui se féconde elle-même sans rien demander à personne. Il ne parvenait pas à comprendre qu’un dispositif si élaboré coexiste avec l’autofécondation. La question n’est pas close aujourd’hui : on la connaît mieux, on ne l’a pas épuisée - et c’est une orchidée des talus de France qui la pose.

À ne pas confondre

  • Orchidée papillonPhalaenopsis

    Celle des fleuristes et des supermarchés. Épiphyte tropicale, accrochée aux arbres dans son pays d’origine - d’où ses grosses racines aériennes (voir Racine)

  • Orchis guerrierOrchis militaris

    L’une des orchidées de nos prés, celle de la photo d’ouverture. Terrestre, vivace, elle passe l’hiver sous terre à l’état de tubercules

  • Ophrys abeilleOphrys apifera

    La plus célèbre des orchidées sauvages de France, dont la fleur imite un insecte - et qui, dans le nord de son aire, se passe pourtant le plus souvent de lui

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